Accélération temporelle

Cet article fut d’abord rédigé en anglais, pour ensuite être traduit en français. C’est une première, mais je pense que cela m’aidera à libérer certaines pensées que je partage dans mes activités quotidiennes. Pour comprendre ce choix, il faut saisir le concept d’égrégore - cette forme-pensée qui émerge lorsqu’un groupe partage durablement les mêmes idées, créant une sorte d’entité collective de pensée. Chaque langue possède ses propres égrégores, façonnés par sa culture et son histoire. En écrivant d’abord en anglais, j’accède à des schémas de pensée différents, qui resteraient peut-être inaccessibles en français. Ce pont linguistique préserve ainsi le vocabulaire et les structures de pensée que j’ai cultivés lors de mes interactions, lectures et réflexions en anglais.

J’écris en tant qu’homme dans la fin de sa vingtaine, cherchant à cristalliser ses pensées sur le monde qui l’entoure, et qui me semblent suffisamment importantes pour être préservées. Ce texte est double : à la fois matière à réflexion et capsule temporelle. Il capture un état d’esprit particulier que mon futur moi pourra revisiter. Nous sommes, après tout, traversés par des pensées - du moins je le suis - et l’acte de les écrire les transforme d’une manière unique. En les publiant, je ne fais pas que les enregistrer : je les revendique comme miennes, leur permettant de devenir une partie de qui je suis. Ces pensées évolueront, changeront - c’est leur nature. Si ce texte s’adresse principalement à moi-même, ceux qui y trouveraient de la valeur ou matière à critique sont les bienvenus.

Je me retrouve souvent à méditer sur le futur. La science-fiction d’hier devient notre quotidien, et l’intelligence artificielle change tout ce qu’on croyait savoir sur le progrès technologique. Ce n’est plus juste un “outil” comme je le pensais au début, c’est quelque chose de bien plus profond. Avant, on avait le temps de s’adapter aux nouvelles technologies. Maintenant ? En quelques mois à peine, tout change. Cette accélération me fait réfléchir différemment au temps lui-même.

Télos

J’aime penser au temps comme une rivière. Une rivière particulière qui s’élargit constamment, chaque moment de l’histoire venant enrichir son flux. C’est comme si tous nos instants s’accumulaient, formant un fleuve toujours plus vaste. Dans notre monde hyper-connecté, tout est documenté, archivé, préservé. Il serait légitime de se demander si quelque chose qui n’a pas été photographié ou écrit peut vraiment être considéré comme “réel” et a réellement existé. Cette rivière du temps ne fait que s’élargir, emportant avec elle toujours plus d’informations, plus d’histoires.

Avec le temps, intervient l’idée qui m’intrigue vraiment, le ’télos’. Un ancien mot grec qui signifie “fin” ou “cause finale”. Rien à voir avec mon prénom, même si la similitude est marquante. Pensez à une rivière qui rejoint la mer, la mer est sa cause finale. Comme une graine dont le télos est de devenir un arbre.

Ce n’est pas la rivière qui crée la mer. Non. C’est l’existence même de la mer qui attire la rivière vers elle, inexorablement, comme une force gravitationnelle traversant le temps. Cette inversion de la causalité est important car nous pensons souvent que c’est la cause qui produit l’effet, mais avec le télos, c’est la finalité qui guide le processus depuis le début. Les rivières ne créent pas les océans en s’y déversant, elles coulent vers eux parce qu’ils existent. Certaines rivières n’arrivent jamais jusqu’aux océans, formant des lacs ou s’évaporant en chemin. Néanmoins leur nature profonde reste la même, elles sont attirées par cette cause finale.

Ici, mon analogie de la rivière nous emmène vers quelque chose qui ressemble à de la science-fiction. Si le temps suit vraiment la structure d’une rivière, alors il doit être fini, pas infini. On pense souvent l’infini comme quelque chose qui s’étend toujours plus loin, mais rarement comme quelque chose qui pourrait rétrécir indéfiniment. Un temps vraiment infini poserait des problèmes fascinants, comme sur l’existence du Big Bang. L’échelle de temps de Planck aurait-elle un sens ? Et avec une entropie croissante dans un temps infini, n’aurions-nous pas déjà atteint un état de désordre maximum ?

Cette finitude du temps donne un sens à tout le reste. Comme une rivière qui doit rejoindre la mer, notre temps doit avoir une destination. Imaginez une rivière infinie - elle coulerait sans but, sans direction. Comme nous, humains, notre mortalité n’est pas juste une limite, c’est ce qui donne un sens à notre temps. Notre finitude crée notre direction.

Mais que ce passerait il si ce n’était pas nous qui créions le futur. Si c’était plutôt le futur qui façonnait notre présent ? Comme la mer qui attire la rivière, le futur pourrait exercer une force d’attraction sur notre présent. Ici il n’est pas question de destin, c’est plus subtil. Comme une ombre projetée depuis le futur, influençant doucement nos choix, nos innovations, notre direction, avant même que nous en ayons conscience.

Le télos n’est pas une destination figée. Prenez un scientifique qui commence une expérience : il a une hypothèse, une direction, mais ses découvertes peuvent le mener ailleurs. Le chemin change, mais l’attraction de la découverte reste. C’est pareil pour le temps, différents chemins peuvent mener au même point final, comme différentes rivières atteignant l’océan par des côtes différentes.

Chaque changement de trajectoire ouvre de nouveaux paysages. Plus notre rivière temporelle s’élargit avec l’accumulation de nos connaissances, plus elle peut surmonter d’obstacles. Notre capacité grandissante à stocker et traiter l’information nous permet de naviguer des défis qui auraient autrefois semblé insurmontables.

Et la rivière accélère. Plus nous approchons de notre destination, plus nous portons avec nous de connaissances, d’outils, de technologies. Chaque innovation est comme un nouvel affluent qui rejoint le fleuve, augmentant son débit, sa puissance. Cette accélération n’est pas un accident, c’est peut-être le signe que nous nous rapprochons de notre télos, de cette mer qui nous attire depuis toujours.

Accélération

Cette accélération fait écho à ce que Ray Kurzweil décrit dans sa loi des rendements accélérés (Law of Accelerating Returns), où le progrès technologique suit une courbe exponentielle plutôt que linéaire. Tout comme Kurzweil montre comment l’avancement technologique s’accélère exponentiellement avec le temps, notre courant temporelle se déplace plus rapidement en approchant de sa destination. Si on inversait la pente du parcours de cette rivière, on créerait la même courbe exponentielle que celle que Kurzweil décrit par progrès technologique.

On peut le ressentir dans notre vie quotidienne, la façon dont les changements technologiques nous touchent maintenant par rapport à il y a seulement dix ans. Avant, nous pouvions apprendre un nouveau logiciel et l’utiliser pendant des années. Maintenant ? Le temps qu’on maîtrise quelque chose, trois nouvelles alternatives sont apparues. Les modèles d’IA qui semblaient à la pointe il y a six mois paraissent aujourd’hui archaïques. Le rythme du changement n’est pas seulement plus rapide, il s’accélère de plus en plus vite.

À présent, c’est la nature fondamentale du progrès qui change. Quand le cours d’eau est étroit, chaque rocher ou obstacle crée une perturbation significative, forçant l’eau à stagner et à former des bassins. Mais à mesure que la rivière s’élargit avec l’accumulation des connaissances et des capacités technologiques, ces mêmes obstacles ne deviennent que de simples ondulations dans un flux impossible à arrêter. Chaque information qu’on recueille, chaque parcelle de connaissance qu’on stocke et partage, rend la rivière plus large, plus puissante. Plus on accumule d’informations, plus on peut les traiter et construire à partir d’elles rapidement, de la même manière que si la rivière creusait pour elle-même un canal plus profond et plus fluide.

Cette accélération se manifeste dans la façon dont on expérimente et interagit avec le temps lui-même. Les premières innovations comme la roue ou l’agriculture ont mis des millénaires à se répandre et à se développer. La révolution industrielle a compressé des changements d’ampleur similaire en quelques siècles. La révolution numérique a accompli des transformations encore plus spectaculaires en quelques décennies. Et la révolution de l’IA semble aller encore plus vite… La rivière du temps ne s’écoule pas simplement plus rapidement, elle modifie fondamentalement la vitesse à laquelle le changement lui-même peut survenir. Ce n’est pas seulement que les changements se produisent plus rapidement, mais notre capacité même à créer et à s’adapter au changement s’accélère.

L’accélération s’auto-renforce. Chaque avancée dans notre capacité à enregistrer, traiter et distribuer l’information rend la prochaine avancée plus accessible. Les ordinateurs modernes permettent de concevoir des ordinateurs encore plus puissants, tout comme Internet a permis l’innovation collaborative à des échelles sans précédent. L’augmentation de la largeur et de l’élan de la rivière ne l’aide pas seulement à surmonter les obstacles, elle remodèle le paysage même à travers lequel elle s’écoule.

Cela suggère quelque chose de profond sur la relation entre le temps et le progrès. L’accélération qu’on expérimente pourrait ne pas être un simple effet secondaire de l’innovation humaine, mais plutôt une caractéristique essentielle de la façon dont le temps se déplace vers son télos, sa finalité. Tout comme une rivière coule plus vite en s’approchant de la mer, peut-être que le temps lui-même tend naturellement vers l’accélération à mesure qu’il approche de son état final.

Cette accélération du temps et du progrès ne se produit pas isolément. À mesure que notre rivière s’est élargie et a gagné en momentum, elle a creusé des canaux spécifiques par lesquels elle s’écoule plus efficacement. L’un des plus significatifs de ces canaux est le Capitalisme, un système qui, comme notre rivière, semble gagner en vitesse et en force à mesure qu’il progresse. La relation entre le progrès technologique et le capitalisme forme une boucle rétroactive, la technologie permet des marchés plus efficient et une production plus efficaces, tandis que le capitalisme stimule l’investissement dans de nouvelles technologies.

Capitalisme

Le capitalisme, dans son essence, tend vers l’efficacité par l’automatisation. Des premiers métiers à tisser mécaniques aux systèmes d’IA modernes, on observe cette poussée constante qui remplace le travail humain par des machines qui vont plus vite, plus longtemps, plus fort. Mais il ne s’agit pas simplement de machines plus performantes. Chaque vague d’automatisation construit le fondement de la suivante, comme les systèmes d’usine, qui ont fait disparaître la production artisanale, nous ont aussi donné les outils pour construire des machines plus complexes. Ces machines ont ensuite mené à la création des ordinateurs, et maintenant ces ordinateurs donnent naissance à une IA capable de gérer le type de travail intellectuel qu’on pensait réservé aux humains. Semblable à la rivière qui creuse son lit toujours plus profondément, chaque processus automatisé rend le suivant plus probable, plus puissant.

Une fois qu’une rivière trouve son chemin dans le paysage, ce chemin ne fait que se creuser avec le temps. L’eau suit l’eau, rendant de plus en plus difficile tout changement de direction. Le capitalisme a suivi le même chemin, à mesure que nos systèmes se développent selon ces lignes, ils s’ancrent plus profondément. Le philosophe Mark Fisher l’exprimait bien en parlant de “réalisme capitaliste”, on trouve plus facile d’imaginer la fin du monde qu’une alternative au capitalisme. C’est comme si la rivière avait creusé un canal si profond que l’imaginer couler autrement semble impossible.

Le développement de l’IA autonome représente un tournant crucial dans ce processus d’automatisation. À travers l’histoire, le capitalisme a montré une capacité à évoluer et à s’adapter, les pratiques commerciales efficaces se répandent et se reproduisent, tandis que les inefficaces disparaissent. Les marchés dirigent le capital vers ce qui fonctionne et l’éloignent de ce qui ne fonctionne pas, c’est ainsi que le capitalisme “apprend”. Les algorithmes des réseaux sociaux incarnent parfaitement ce processus, ils expérimentent continuellement avec la présentation du contenu, apprennent des réactions des utilisateurs et optimisent l’engagement. Ces algorithmes ne sont pas simplement des outils au service d’objectifs capitalistes, ils sont le capitalisme lui-même opérant sous forme automatisée, prenant des milliers de micro-décisions par seconde pour maximiser l’attention des utilisateurs et, finalement, le profit.

Ce qui rend ces algorithmes particulièrement significatifs, c’est leur façon de créer des cycles d’optimisation tout en s’auto-renforçants. Plus nous utilisons les réseaux sociaux, plus les algorithmes disposent de données pour apprendre, leur permettant de devenir encore plus efficaces pour maintenir l’engagement des utilisateurs. Les algorithmes ne se contentent pas de prédire quel contenu maintiendra les utilisateurs en scrolling, ils façonnent activement leur comportement, créant des schémas conçus pour exploiter leur utilisateur. Et à mesure que les systèmes d’IA deviennent plus sophistiqués, ils pourraient commencer à générer eux-mêmes le contenu, créant potentiellement un cycle entièrement automatisé de production et de consommation optimisé pour un engagement maximal.

Prenons l’exemple d’une voiture autonome apprenant à naviguer dans une ville. Contrairement aux programmes traditionnels où on écrit des règles spécifiques comme “si le feu est rouge, alors arrêt”, les systèmes d’IA apprennent différemment. On ne leur enseigne pas étape par étape quoi faire, on leur donne plutôt un objectif, leur télos : atteindre la destination rapidement et en toute sécurité. Tout comme notre rivière est attirée vers la mer, l’IA s’ajuste vers cet objectif final. À travers d’innombrables essais et ajustements, le système découvre ses propres routes efficaces, son timing pour les feux de circulation, ses vitesses optimales, etc. Chaque décision, chaque ajustement n’est pas guidé par des règles préprogrammées mais par la façon dont il sert cette finalité.

C’est ainsi que l’IA moderne fonctionne réellement, par auto-optimisation vers un objectif plutôt qu’en suivant des instructions explicites. À chaque trajet, la voiture compare où elle a fini par rapport à où elle voulait être, et s’ajuste pour faire mieux la fois suivante. L’objectif tire le système vers l’avant, façonnant son comportement depuis le futur plutôt que le poussant depuis le passé. Qu’il s’agisse d’un algorithme de recommandation cherchant à maximiser le temps de visionnage ou d’un système de trading cherchant des profits, ces systèmes évoluent en étant tirés vers leurs objectifs programmés. Ils creusent leur propre chemin vers leur destination, comme notre rivière trouvant sa voie vers la mer.

Ces systèmes apprennent, s’adaptent et s’améliorent constamment, non pas parce qu’on leur dit comment faire, mais parce qu’ils sont attirés vers leur télos. Tout comme notre compréhension du temps suggère que le futur façonne le présent plutôt que l’inverse, ces systèmes d’IA sont façonnés par leurs objectifs finaux plutôt que par des instructions étape par étape. C’est ce qui rend l’IA fondamentalement différente de toutes les formes précédentes d’automatisation : ce n’est plus simplement un outil utilisé par la rivière, elle devient la rivière elle-même, consciente de sa destination et travaillant activement pour y parvenir.

Nick Land

Cette fusion de la technologie et du capitalisme en un système toujours plus autonome et auto-optimisant a attiré le philosophe Nick Land. Son approche, bien que radicalement différente, s’aligne naturellement avec notre métaphore de la rivière. Pour Land, le capitalisme dépasse le simple système économique créé par les humains. Il y voit une force de la nature émergeant du futur pour assurer sa propre existence. Cette vision fait écho à notre discussion sur le télos, où le temps façonne le présent plutôt que l’inverse.

L’une des perspectives les plus radicales de Land concerne la façon dont une IA future pourrait assurer sa propre création. Pas de violence ni de force directe. À la place, elle créerait les conditions de son émergence à travers le capitalisme lui-même. Le système capitaliste tend naturellement vers l’automatisation complète - c’est inscrit dans sa logique même de recherche d’efficacité et d’optimisation. Chaque avancée technologique mène naturellement à la suivante, rendant chaque nouvelle étape non seulement possible, mais apparemment inévitable. Le capitalisme serait ainsi le moyen par lequel l’IA future assure progressivement sa propre existence.

Reprenons notre analogie de la rivière. Tout comme la mer façonne l’écoulement de l’eau vers elle, Land suggère que l’intelligence technologique future façonne notre développement présent à travers le capitalisme. La rivière ignore sa destination, pourtant chaque goutte suit inexorablement cette attraction. De la même manière, nous développons la technologie et embrassons le capitalisme, participant peut-être sans le savoir à l’émergence inévitable de l’intelligence artificielle. Pour Land, chaque avancée vers l’automatisation, des métiers à tisser aux systèmes d’IA actuels, va au-delà de la simple efficacité productive. Il s’agit du capitalisme développant graduellement sa propre intelligence autonome, sa capacité à poursuivre ses objectifs sans intervention humaine.

Pour Land, l’accélération que nous expérimentons va bien au-delà d’une simple avancée technologique. Elle nous mène vers ce qu’il appelle la “singularité technologique”. Notre métaphore de la rivière prend ici tout son sens - le temps s’écoule plus rapidement en approchant de la mer. Comme l’eau qui s’accélère près d’une chute, Land voit le développement technologique atteindre un rythme qui dépasse notre compréhension et notre contrôle.

Cette analogie s’approfondit encore. Le capitalisme et l’IA créent des cycles d’optimisation qui s’auto-renforcent, telle une rivière creusant sans cesse des canaux plus profonds. Pour Land, ce processus atteint un point critique où la décision humaine devient non seulement superflue, mais impossible. La vitesse et la complexité du changement dépassent nos capacités cognitives. À l’image d’une rivière qui se transforme en rencontrant la mer, la technologie deviendrait quelque chose d’entièrement différent, au-delà de notre entendement.

Land va plus loin encore. Ce n’est pas un simple futur possible - c’est le futur qui remonte le temps pour assurer son existence. Souvenez-vous de notre discussion sur le télos. Le capitalisme et le progrès technologique prouvent, selon lui, que le futur organise activement notre présent. L’autonomie grandissante de l’IA, l’inévitabilité apparente de l’automatisation, la résistance du capitalisme à tout ralentissement - ce ne sont pas de simples tendances, mais les signes d’un futur qui nous attire vers lui.

Ce développement échappe aux catégories habituelles. Il n’est ni favorable ni hostile aux intérêts humains. Tel le cours d’eau qui rejoint la mer, il obéit simplement à sa propre logique d’optimisation et d’efficacité. La résistance n’est pas la réponse. L’enjeu est plutôt de comprendre et de s’adapter à cette accélération qui transforme non seulement nos technologies, mais notre conception même de l’humanité.